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Articles récents

La Dame de Chey

29 Décembre 2021 , Rédigé par VD Publié dans #Huiles, phototypes et petits meubles

   On dit que la Guérisseuse, recluse en sa maison de pierre de taille assise sous un cyprès daté de l’âge du bronze, vit peut-être encore ; que, réduite à l'essentiel (son échine est une corde à nœuds, son pouls économique bat à peine), longévive car gorgée de pouvoirs, elle écoute les bruits de pas des loirs dans le creux des plinthes, le sifflement de poumon des courants d’air, les sons articulaires du bois, le dégouttement que font ces pensées pour soi-même, tombées des lèvres de qui regarde, par la fenêtre, à l’intérieur d’un paysage essentiellement composé de plaines que les éléments oxydent. Mais ses mains électro-magnétiques ne soignent plus que les oiseaux en cage, les vieux chats et les fleurs ; mangées, rongées par le talc et le camphre ; brûlées, boucanées au contact des zonas, des maléfices et des sorts que les populations, nées jalouses entre elles et crédules, s’envoient depuis toujours à travers une gâtine âpre.

 

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Notre-Dame-des-fissures

23 Décembre 2021 , Rédigé par VD Publié dans #Recoins

   Je connais, au centre d’une clairière gardée par de puissants châtaigniers, un royaume qui s’émiette, une chapelle de guingois, notre-dame-des-fissures. L’abside, emportée par le poids du vitrail, part en arrière ; il manque au transept le bras gauche. Un chat borgne que des gravats, tombés du ciel si l’air remue, apeurent, écoute dans les trous. La porte s’entête à bloquer et l’on voit par la serrure que la liturgie a fui avec les instruments en bois du culte. Au parvis, un banc, cuve à l’envers, réemploi de sépulture, offre à s’asseoir sous l’obus en papier d’un nid de frelons. Des tombes sont semées dans le clos d’à-côté et qui connaît les traces lit, à un alphabet de doigts de cerfs, que les bêtes sautent le mur : elles viennent paître, dans les vases funéraires qu’elles renversent, les fleurs fraîches et laper l’eau. Une force de démolition s’exerce, ici, depuis toujours, contre les morts. Ça fait l’effet de bagarres entre eux, de coups d’épaule et de répétition de coups de poing qui, à la longue, ont brisé la petite vaisselle des ex-voto, déplacé les tables, gratté puis approfondi des lézardes dans quoi les enfants jouent peut-être encore à laisser la main, à braver des morsures. Si les gens au cimetière se tournent vers l’ouest, ils aperçoivent en plaine, que couture un des fleuves les plus étroits au monde, le mont éponyme d’un roi goth tué au ventre à la guerre. La rumeur est formelle ; le corps, inaccessible, est toujours au fond, avec celui de son cheval, après que chaque soldat, d’une armée mémorable en reflux, a jeté par-dessus une poignée de terre, jusqu’à l’obtention d’une colline. Quiconque est né là se souvient l’avoir souvent gravie, couverte de chardons bleus, ennuagée de ces milliers d’oiseaux réputés élégants, d’une espèce qui s’éteint, trop capturée par les amateurs de mélodies.

 

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Vivre empire — 17-12-2021

17 Décembre 2021 , Rédigé par VD Publié dans #Huiles, phototypes et petits meubles

   Altéré, affaibli par les siècles, mal aéré, le sang des vieilles familles est désormais très malade. Il ne rend plus que des garçons pâles et inquiets, non musclés, enclins au rhume et dont le cœur à l’âge mûr cesse de battre plusieurs fois par an. Certains font des hémorragies à table. Des filles naissent irréparablement démentes, d’autres si lunatiques qu’elles ne seront jamais mères. On parle aussi, secret de polichinelle, de petites créatures incomplètes, cachées dans des instituts où elles vivent à la fenêtre comme des araignées. Le destin lui-même est à l’affût des héritiers uniques qu’il aime à tuer dans des faits divers, privant de succession des empires discrets, essentiellement constitués de terres amodiées et de nombreuses devises, qui s’évaporent au contact des mains des notaires. On voit des funérailles sans personne. Des veuves, à bout de lignée, se retirent au carmel, sous un prénom composé d’emprunt ; elles y succombent, bientôt centenaires, lors des processions à genoux du chemin de croix pascal.

 

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Vivre empire — 14-12-2021

14 Décembre 2021 , Rédigé par VD Publié dans #Huiles, phototypes et petits meubles

   C’est dimanche l’occasion de scier du fer, d’enfoncer dans du bois des quantités de clous, de brûler au jardin sous du linge en suspension des détritus humides, de laisser la chorale des fillettes moustiques et des garçons sauterelles jouer à la balançoire, qui sile. Ce qui, derrière la palissade, déclenche le rire et les abois d’un fils âgé, resté à l’état semi-sauvage. Les gens gênés écoutent. Sentent-ils, à la quinte systématique, au contact de l’air, du père qui gronde, qu’un nouveau drame se prépare ? Ceux d'en face habitent un monde de serrures, de jeux de société à la télévision, de viande mise à crier tôt dans une puissante odeur de beurre. Selon eux, ailleurs, dehors, vivre empire. Souvent, pour se désennuyer, l’un des deux regarde, depuis un étage, au loin, chez les autres, à l’intérieur d’une chambre à coucher, inaccessible à l’œil nu. Emportée par une ambulance à la faveur de la nuit, la dame de la maison d’à-côté (avec la marquise et les volets bleu doux) avait eu, lors d’une conversation de voisinage, un avis prémonitoire sur les avis de décès récents.

 

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Vivre empire — 13-12-2021

13 Décembre 2021 , Rédigé par VD Publié dans #Huiles, phototypes et petits meubles

   Ça fait, à l’intérieur des vieilles boutiques, rangées les unes contre les autres, l’effet d’une fuite à la Loth, de gens partis à la hâte, ayant laissé derrière un balai debout, les tiroirs ouverts, les étagères à nu ou des poupées en laine, assises de guingois sur la corniche d’un meuble à nouveautés, telles des petites mortes qui s’empoussièrent. Une amazonie de plantes et d’araignées mangées entre elles empêche parfois de voir. Certains, le dimanche, s’obstinent, au nom du droit du client jadis, à plusieurs fois secouer les portes en vain (tout bruit en trop attire aux fenêtres une ombre textile, une tête qui s’escamote). Leurs souvenirs ont la peau dure. Car tout autre qu’eux sent bien, à leur reflet dans le verre, à la multiplication des plis, au crémeux de leurs joues, à leur teint ochracé, signe d’un désordre qui vient, qu’un demi-siècle a déjà passé. Nés ici, mariés entre eux, on dirait des chiens pathétiques qui cherchent à entendre, malgré la saleté des vitres, par-dessus les affiches d’un cirque en ville, l’écho qui s’éteint du concile des femmes autour de la vraie couleur d’un fil, du chant des vaisselles que le trot d’un commis sur le parquet en chêne émeut, de la voix d’un marchand de crayons (dont un sur l’oreille), sa dame impératrice à la caisse, maintenant tous deux réduits à l’état d’os, avec le même flehmen, le même sourire de dents que leur faisait l’idée d’un petit bénéfice.

 

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Vivre empire — 11-12-2021

11 Décembre 2021 , Rédigé par VD Publié dans #Huiles, phototypes et petits meubles

   La part des veuves dans la démographie étonne. Or, qui dit gens seuls dit prolifération des chats, en tant que fléau de mictions à la porte, de labour au jardin, de sabbats, de cris suraigus (on dirait des disputes de filles), de rixes la nuit l’été, de viscères de rats et de têtes d’enfants d’oiseaux à moitié croquées, pas finies, abandonnées là ; de leur propre charogne de chat âgé, emphysémateux, accidenté, cancéreux, venu crever au milieu d’un buisson et que l’on enterre en chrétien dans une boîte à chaussures sous les camélias. C’est pourquoi une pétition contre eux circule que certains citoyens, au nom des mésanges, signent plusieurs fois ; tant eux-mêmes se comportent comme des couples de canaris en cage, vivant à la fenêtre, pépiant sous la marquise dès les beaux jours, rentrés avant l’hiver avec les fleurs fragiles. Et, en effet, si l’un des deux meurt, souvent l’autre aussi.

 

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Vivre empire — 10-12-2021

10 Décembre 2021 , Rédigé par VD Publié dans #Huiles, phototypes et petits meubles

   On compte, pour à peu près treize mille habitants, quatre-vingt-dix jours de pluie répartis entre les mois d’hiver. Il n’y a pas, en raison du proche océan, une heure sans du vent, une année sans tempête. Au nord, des forêts magnétiques, au sud-sud-est, des marais gazeux attirent les orages. Parfois, août s’attarde en septembre, qui se déshydrate. Un feu, incolore et muet, touche à la végétation ; les côtés des arbres présentent des lésions, des parties atrocement défeuillées. Les herbes sont des épingles, les chevaux au pré des fakirs. Et les parasites, pris d’une épidémie de danse, pullulent. La peau des anxieux démange. Il faudrait, dit-on, pour que les maisons s’aèrent, un nouvel orage, que des nuages crèvent. Au lieu de quoi, la rumeur court de la découverte chez lui, avec son chien, du corps d’un bougre, âgé et seul et qui buvait, réduit à l’état d’aliment.

 

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Vivre empire — 09-12-2021

9 Décembre 2021 , Rédigé par VD Publié dans #Huiles, phototypes et petits meubles

   On note le retour dans les bois de gens qui errent : variétés de criminels, malades des nerfs, esprits sans boussole que la tournure des événements déçoit. Certains construisent un feu que novembre, écartant les feuilles, éteint sans peine ; invariablement la meute des chasses à cor et à cri piétine un couvert. On imite, on se rit de leur fuite éperdue à l’approche des scies, quand les fûts s'abattent à grand bruit autour d’eux. Parfois, un de leur corps gît depuis longtemps déjà dans les eaux épaissies d'un dormoir. Quelques mains les secourent, laissant des écuelles près d’une grotte où un docteur de l’église tenait jadis, au titre des mortifications, à peine debout. Mais un verrou a été posé.

 

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Vivre empire — 08-12-21

8 Décembre 2021 , Rédigé par VD Publié dans #Huiles, phototypes et petits meubles

   Il proteste, à travers le mur, et maugrée qu’il n’est toujours pas au confort dans le lit. Une petite fille s’est cachée dans sa voix lorsque, à pousser sur les os de mains sans chair, il crie, de ce cri spécifique aux êtres à vif, qu’il ne veut plus que le monde touche à son corps. Il tient mal assis dans l’attitude d’un dieu du courroux, son œil est un bétyle brûlant, des muscles acèrent la bouche et sa langue assoiffée lape l’air. Il entend ses dents fendre et grogne que l'eau à boire a le goût d'un gaz, que les gens dans la pièce ont forte haleine, que l’afflux des mouches empire : elles passent sous la porte leurs yeux de la couleur du sang de monstre miniature. Selon lui, des enfants cavalcadent à l’étage. Vers le soir, à bout de souffle, il appelle des absents et les invective.

 

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Vivre empire — 07-12-21

7 Décembre 2021 , Rédigé par VD Publié dans #Huiles, phototypes et petits meubles

   Le lac, étale et mat, que les chênes parfument, agit comme un pendule sur les âmes dociles ; il y ajoute tant de confusion et de buée que, souvent, on pense avoir vu, sous la lune, forme humaine et bancale entrer dans l’eau et ne pas reparaître. L’examen des traces ne révèle d’ordinaire que des pas de cerf, un alphabet de griffes et d’oiseaux et l’endroit, qui tous les ans varie, où certains hommes aiment, à la saison chaude, nager nus entre eux. Il faudrait hypothétiquement plonger mais les nymphéas sont des lassos et les fonds à vingt mètres des ténèbres qui coagulent. Puis l’époque est cynique et sait bien qu’à défaut de vaines recherches, mieux vaut attendre un assec ou que les gaz métaboliques remontent des gens en effet trop légers.

 

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