Overblog
Suivre ce blog Administration + Créer mon blog
Articles récents

Sept, neuf, vingt-et-un (notre-dame-des-fissures)

7 Septembre 2021 , Rédigé par VD Publié dans #Feuilleton

   Je connais, au centre d’une clairière gardée par de puissants châtaigniers, un royaume qui s’émiette, une chapelle de guingois, notre-dame-des-fissures. L’abside, emportée par le poids du vitrail, part en arrière ; il manque au transept le bras gauche. Des gravats, qui tombent du ciel si l’air remue, cherchent à tuer un chat rouge et borgne qui écoute dans les trous. La porte s’entête à bloquer et l’on voit par la serrure que la liturgie a fui avec les instruments en bois du culte. Au parvis, un banc, cuve à l’envers, réemploi de sépulture, offre à s’asseoir sous l’obus en papier d’un nid de frelons. Des tombes sont semées depuis toujours dans le clos d’à-côté où une force de démolition, s’exerçant à coups d’épaule et d’uppercuts contre les défunts à l’intérieur de la terre, soulève et déplace les tables. On a souvent parlé, à l’expiration d’un bail, à l’ouverture d’une boîte, d’un méli-mélo de corps secoués, entrés par effraction les uns chez les autres, de plusieurs maxillaires à la fois. Un jeu d’enfant, qui peut-être se pratique encore, consistait à écouter aux entrebâillures les bruits de déplacement des os des gens morts ; et parfois l’on écrase encore au pied, on piétine sans vouloir ce qui n’était pas une branchette ni un fétu. Qui sait lire les traces lit, à un alphabet de doigts de cerfs, que les bêtes sautent le mur : elles viennent paître, dans les vases funéraires qu’elles renversent, les fleurs récentes, quelques bouquets du souvenir.

Lire la suite

Cinq, neuf, vingt-et-un (petit deuil provisoire)

5 Septembre 2021 , Rédigé par VD Publié dans #Feuilleton

   Un drame s'est produit, irréparable, invariable, tel qu'un homme normalement composé en connaît quatre-vingts, à peu près, dans le cours de sa vie : les hirondelles sont parties. Elles ont profité que l'on avait la tête tournée, à la tombée de la nuit, entre chien et loup, pour prendre la tangente ; et ce matin les ciels sont vides et sottement bleus. Deux trois, peut-être issues d'un deuxième lit, maigres, non rassasiées, jeunettes, pépient sur les fils, elles tenteront dans une anfractuosité de survivre à deux saisons dures, ou bien une nourrice, demeurée à l'arrière, va les goinfrer désespérément ; mais toutes les autres sont loin déjà et je suis au bord des larmes (ce qui n'est pas une figure de style). Qui s'est aperçu du déroulé de la tragédie ? Car, tout de même, il y avait des signes précurseurs ; on les voyait bien voraces ces derniers jours au-dessus des prés de ray-grass, et frénétiques, et très-trisseuses. Puis, j'ai ma théorie, où la science ne peut rien expliquer qui nous consolerait : selon moi, elles ont dedans leur petite tête étroite, accroché à la paroi, un nuancier, un tableau des couleurs qui agissent comme des drapeaux, de sorte que sitôt elles perçoivent le roux brûlé des merisiers, la chute des feuilles oxydées des charmes, sitôt une alarme inaudible est donnée entre elles, un angélus des hirondelles, le signal du départ. Outre ça, le vent avait tourné ; orienté nord-ouest (prononcer, comme les capitaines, nord-ouais !), carbonisant tout, il a viré de bord sud-ouais hier : elles auront senti la nuance dans l'air, au doigt mouillé. On peut les croire au-dessus des Pyrénées à cette heure-ci, ayant peut-être échappé grâce à la nuit au fusil landais & à sa manie des embuscades dans les joncs des lacs méphitiques. Dans trois jours, elles seront à Gibraltar, puis, après ça, chercheront une pension pour deux sous toiture jusqu'au Sénégal. Reste, ici, un rat volant, l'impossible pigeon ramier, pouacre, infectieux, crasseux et, bien sûr, sa grêle cousine, la tourterelle turque, mauvaise chanteuse à deux notes toujours les mêmes, pondeuse intempérante, d'une stupidité de fille cadette de propriétaire immobilier (on pense, à la voir, à une petite niaise mijaurée à la sortie de la messe). Et j'annonce la transhumance vers le Midi, de retraité du Fisc, des rouges-queues : la madame a épaissi à vue d'oeil et pris pour le voyage un surplus de plumes de jabot noires et de froufrous gris perle, un peu boa, pour les ailes. L'automne vient, donc, moins les oiseaux. C'est un jour de petit deuil provisoire.

 

Lire la suite

Où je finis de vivre

9 Juillet 2021 , Rédigé par VD Publié dans #Feuilleton

   Bâtie contre un éventuel agresseur sur une éminence, la ville date d’un hier assez récent, mais fameux, dont les demeures chics ont gardé les traces d’usure — bas de porte mangé, heurtoir d’un métal qui s’estompe, rayures dans la pierre, macarons et grimaces, décors d’acanthes et balcons —, que les aléas d’un climat tempéré bancal endommagent. On compte, pour à peu près treize mille habitants, quatre-vingt-dix jours de pluie répartis entre les mois d’hiver. Il n’y a pas, en raison du proche océan, une heure sans du vent, une année sans tempête. Au nord, des forêts magnétiques, au sud-sud-ouest, des marais gazeux attirent et désorientent les orages. Parfois, août s’attarde en septembre, qui se déshydrate. Un feu, incolore et muet, touche alors aux arbres, qui présentent des lésions, des parties atrocement défeuillées. Les herbes sont soudain des épingles, les chevaux au pré des fakirs. Et les parasites, pris d’une épidémie de danse, pullulent. La peau des gens démange. Il faudrait, dit-on, pour que les maisons s’ouvrent, un nouvel orage, que des nuages crèvent. Au lieu de quoi, on parle invariablement de la découverte chez lui, avec son chien, du corps d’un bougre, âgé et seul et qui buvait, réduit à l’état d’aliment. Ces conditions difficiles, que le retour de l'automne grâce à ses teintes adoucit, ont gravé, à l’intérieur de la population, le modèle en bois d’un visage, toujours le même, que tout inquiète, irrite ou déçoit.

 

Lire la suite

Été mouillé

28 Juin 2021 , Rédigé par VD Publié dans #Huiles, phototypes et petits meubles

   Les premiers jours de l’été, qui déjà tendent à la réduction, sont si ruisselants et singultueux que l’on pourrait leur trouver le charme d'un tourment. Le moindre défi est de tenir l’assiette de choses crues dehors, contre le vent debout d’un orage ; boire son spiritueux au jardin équivaut à prendre la trombe, qui le dilue aussitôt ; lire dans l’herbe ou reposer sous des ciel inépuisables, ciels de tableau au mur ? on n’y pense plus même. D’une course en forêt, chacun revient dessus soi vingt litres d’une eau de pluie tiédasse mélangée avec de la suée impotable et une pouacrerie de bouts de feuilles. Néanmoins, le climat convient à un capitalisme de parasites que l'appât du sang multiplie : on retire à la pince un millier (au bas mot) de tiques noires, infimes, démonologiques, accrochées dans les replis d’un corps que les avancées de l’âge modifient, ce qui rend les bêtes de mieux en mieux introuvables, quand on les a dans le dos, hors d’atteinte de l’inarticulation des bras ; et les grosses mouches velues (on dirait des vieilles parfumeuses amnésiques) que de subtiles puanteurs acharnent, cognent en grimaçant avec les yeux et avec le ventre contre la vitre, obstinément. Quelques araignées étiques patientent, au centre d’une embuscade de fils lâches : le songe-creux observe que, pour désennuyer la faim, elles attrapent un par un leurs bébés miniatures tous-pareils si, par mégarde, ils remuent à cet âge une patte sur huit dans l’aire de dévoration (d’où la pratique chez l’homme d’un jeu ancien qui consiste à déranger un peu du bout des doigts la nourricerie). Et la nuit de dix heures du matin tombe déjà à l’intérieur de la maison, ce qui fait endêver les chats : alors ils s’emmanchent le museau sous la queue, avec par-dessus l’étole d’une patte en guise d’éteignoir sur les yeux qu’ils ont de plusieurs bleus, glace, acier, mercure. Ce climat est d’une tristesse délicieuse : il laisse l’entièreté du monde dehors.

 

Lire la suite

Sous les orages

17 Juin 2021 , Rédigé par VD Publié dans #Huiles, phototypes et petits meubles

   Les grands orages approchent ; ça fait un bruit d’usine et de métaux lourds ; le vent empeste le travail du feu. Le premier coup de tonnerre éclate dans la gueule ouverte des chiens ; le deuxième éteint les maisons, ce qui, chez les hommes, équivaut à un arrêt du cœur et des fonctions vitales. La foudre envoie des séismes en l'air et le soir tombe ; dehors, l'onde assomme tout ce qui rampe et ce qui s'enfouit ; le bétail, réuni sous un arbre longévif et magnétique autour d'un taureau blanc de plus d'une tonne, écoute le feuillage que les effets du souffle dilacèrent.

 

Lire la suite

La beauté chez les bêtes

14 Juin 2021 , Rédigé par VD Publié dans #Huiles, phototypes et petits meubles

   Il y a que la mort soudaine, par brutalité du choc, laisse parfois le corps à peu près intact, à peine déjeté ni trop désarticulé, au bord de la route secondaire ; de sorte que le promeneur ébahi s’étonne de la beauté chez les bêtes, de la vraie couleur du fin tissu de l’armure d’un plumage, de la densité des yeux tandis qu’ils s'éteignent (on peut s'entr'apercevoir dans le mercure de ceux des rats), de l’acéré et du pointu des griffes qu'un dernier instinct a sorties. Mais, déjà, des mouches en émail, malades d’excitation à la seule idée du sang, accourent et, suspendu dans le ciel, un manège d’oiseaux éboueurs tournoie, appelle et vocifère.

 

Lire la suite

Maison de ville

16 Mai 2021 , Rédigé par VD Publié dans #Huiles, phototypes et petits meubles

   La maison a perdu, avec le vent, son maquillage de clématites. La clé croche enfin, la porte sile et les souvenirs âgés échappent en courant : ils empestent les gaz de cave et l’âcre odeur de peau des murs. Au salon, le fauteuil rapetassé a gardé une empreinte de position ; la pendule en verre bat encore à peine ; un christ porte-bonheur court-vêtu d’un pagne en bois tient au chambranle par l’opération d’un clou. Sortir, à la force des bras et grâce à des cris, des meubles lourds, des mauvais miroirs, cent ans d’une vaisselle qui tremble, équivaut à vider le ventre d’un gros animal. Au jardin, le brasier, alimenté de tout ce qui casse, fume trop noir du similicuir des bibles et des livres de messe. En cuisine, la trouvaille, au fond d’un gobelet de baptême, d’un dentier de secours déclenche un rire gêné que la pièce nue exagère. Puis il y a le partage à faire des armoires, des draps et des couteaux. Qui veut la boîte à colifichets, avec dedans les clichés, les têtes et les portraits qui composent le parlement des morts, l’emporte pour soi sans regret ; sinon, elle ira au feu.

 

Lire la suite

Le nécrologe

16 Mai 2021 , Rédigé par VD Publié dans #Huiles, phototypes et petits meubles

   Le plus éloigné, dans l’ordre de disparution, est un homme si géant qu’il dodeline sans cesse, sans besoin de vent. Son os occipital s’est tordu à la fête foraine de la guerre des tranchées, où l’on visait sa tête, qui dépassait souvent, et qu’il tient depuis dans la vallée des épaules. On dit, entre soi, que l’écho des détonations retentit encore au milieu des nerfs. D’où les tressauts. Il a le visage qui s’efface mais le joli cil et le cheveu d’une jument crins lavés, et la même façon circulaire de manger quelque chose, ces tabacs noirs dont il crache, mal et salement, le jus. La longue aiguille de l’ombre de son corps qui oscille, donne l’heure au soleil : il est à peu près midi sur la terre. Et midi, un dimanche en été, signifie déjeuner dans une herbe, qui n’a jamais été peinte, de chardons, de pâturins, de bouquets et verrues de fétuques. Les souvenirs sont formels : tout un peuple de parents a surgi de nulle part. Certains ont, pour s’éviter l’écorchure, traversé les haies à l’état de miettes ou de fumée. Vieille faculté, sans doute corpusculaire, de se fondre avec le paysage. Ce qui explique aussi un goût, dans le vêtement, pour les gris cendre, anthracite, charbon brûlé, et la couleur non claire des yeux. Après le repas (pendant lequel on a ri : des guêpes élégantes, en jupes de combat, marchaient sur un œuf qu’une semi-aveugle, bientôt centenaire dans vingt ans, allait gober), la force bruyante des hommes s’éteint et les vieillards malodorants, que les températures cherchent à tuer, se reculent au fond de la végétation, où ils pantèlent. Alors, les femmes composent, sous les chênes parfumés, un cercle. Ça fait, de loin, un bruit de concile ; on y parle bas mais toutes à la fois et même le ciel, fabriqué à coups de gongs avec les métaux lourds d’un orage, ne les soucie guère. Venues de l’autre bord du siècle en habits fanés par les lessives, plus tard enterrées avec, des sortes de tantes pratiquent une langue bocagère qui évoque l’aboi des chevreuils, la chute des pierres, le dégouttement des feuilles. Leur visage octogonal est celui, en bois de poirier qui fend, d’une statue de chapelle humide. Leur regard, un âtre, désapprouve tout et elles ont des doigts en corne qui peuvent blesser si elles vous attrapent, car leur vrai métier consiste à verser dans l’oreille un liquide épais de noms de défunts, de dates et de conditions du trépas. De sorte que la nuée des fillettes moustiques et des garçons sauterelles, d’instinct, n’approche pas. Eux, préfèrent les mares. Courir autour et tomber dedans, et certains à la manière des suicidés n’ont peut-être même jamais reparu. Qui les revoit ou peut toujours les décrire ? Tant ces petits profils, qui jouent alors à se faire saigner et crient suraigu, ont été imprimés dans du papier fragile que les bactéries dévorent.

 

Lire la suite

Vivre au Poitou (1)

13 Janvier 2021 , Rédigé par VD Publié dans #Feuilleton

   Une autoroute, née d’un surcroît de Civilisation, pénètre au Poitou, province énigmatique du bout du monde, en l’an 1979 de l’ère chrétienne. Conçue pour le gain de temps, elle abolit, grâce à des ponts massifs et à une politique de la ligne droite, l’obstacle géographique d’un résidu armoricain, qui depuis toujours forme un aplomb, lieu de rendez-vous des batailles franques puis capétiennes, frontière des langues romanes têtues.

   Ici vit une population de cultivateurs maussades et jaloux, de veuves que tout inquiète, d’institutrices marxistes, d'époux au café où ils retrouvent des curés maçons dévaticanisés. Les villages figurent à peine sur la carte d’état-major ; le crayon officiel a semé, dans des plis, des eczémas de petites maisons élémentaires ; les églises, géodésiques, indiquent obstinément le nord. La plupart des chemins, enroulés à des pattes-d’oie, se trompent dans un paysage de gâtines embroussaillées, de mini-champs que cadastrent des murets montés à la main, de prés bas humides, de trous d’eau et de noues en pente que tondent des cheptels élevés pour le lait, matière première brute.

   Tout le temps des grands travaux, le large ruban de glaise du chantier d’autoroute, orienté nord-nord-est, regarde à peine vers un sud imprécis. Des familles complètes y vont et viennent à pied, le dimanche, arrêtées par des viaducs qui, inachevés, béent au-dessus du vide d’un val obscur de chênes rouvres, au fin fond de quoi circule le doigt d’un ruisseau à truites fario, où se braconne aussi la succulente écrevisse à pieds blancs.

   Les pelles mécaniques, gagnées par l’enflure, évoquent, à perte de vue, une ménagerie d’animaux fabuleux dont les petits garçons rêvent. Tandis que les paysans bancals, couverts de nœuds, mesurent, à l’aune de ces machines, dans un soupir mi-patois rempli de l’aigreur locale, la dérision de leur matériel agricole qui, le plus souvent, tient dans une variété de herses oxydées et d’outils à main géorgiques. À quoi s’ajoute, étudié pour le transport du foin, un petit tracteur orange qui tousse et qui syncope en tête de l’embouteillage qui, chaque année, assourdit la route nationale des vacances, parfumée au gasoil.

 

Lire la suite

Les rats

12 Novembre 2020 , Rédigé par VD Publié dans #Le registre

   Elle parle d’éplucher la maison, de soulever les planchers, d’ennoyer la cave et d’éventrer les murs à l’intérieur de quoi elle entend sans cesse les rats qui creusent, galopent, chicotent, copulent et prolifèrent ; ça fait un bruit de pêle-mêle, un raffut de griffes, une musique entêtante de dents qui grincent, de mâles en rut qui combattent ; elle pense à des pièges, à des cages, à du poison, à envoyer des chats et des prédateurs ou sinon des gaz mortels ; elle veut les anéantir, non pas les chasser mais les tuer tous, avant que des milliers de rats noirs, tombés de partout, ne la dévorent pendant son sommeil et emportent dans un trou, vers les profondeurs de la terre, sous les fondations, sa tête qui vacille ; avant qu’ils ne jouent avec.

 

Lire la suite
1 2 3 4 5 > >>